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Les soirs d'hiver, quand l'atelier était fermé et la chandelle tirait sur sa fin, je venais m'asseoir sur le tabouret bas, près de l'établi, et j'attendais. Mon père savait ce que j'attendais. Il le savait, mais il faisait durer ; il finissait de ranger ses limes et ses brucelles dans leur étui de feutre, alignait les vis sur le drap noir, soufflait sur le verre d'un boîtier qu'il essuyait du pouce. Puis il s'essuyait les mains à son tablier, lentement, et il s'asseyait en face de moi.
« Encore ? » disait-il.
« Encore. » que je répondais en écho.
Il ne souriait pas — il ne souriait presque jamais —, mais quelque chose, dans le pli de sa bouche, cédait. C'était devenu, entre nous, une sorte de rite : raconte-moi le jour de ma naissance. Et chaque fois, au lieu de commencer par ma naissance, il commençait par autre chose, plus loin en arrière, comme s'il fallait, pour me comprendre, d'abord savoir dans quel monde j'étais tombé.
« Tu sais où nous habitons », disait-il. Ce n'était pas une question. « Le Faubourg. Derrière la Bastille. Le quartier des ébénistes, des serruriers, des doreurs sur bois, et des horlogers comme moi. Un peuple qui travaille le bois et le métal du matin au soir, et qui depuis toujours a la tête dure. On dit que lorsque le Faubourg descend dans la rue, le royaume tremble. Tu es né là-dedans, mon garçon. Dans l'odeur de la colle chaude et le bruit des maillets. Et tout ce que tu sais déjà du monde, tu l'as appris ici, à hauteur d'établi, sans qu'on te l'enseigne. »
Il prenait le boîtier vide entre ses doigts, le tournait. C'était sa manière de réfléchir.
« Mais avant toi, il y a eu Réveillon. »
Ce nom-là revenait toujours. Réveillon — Jean-Baptiste Réveillon, le même prénom que celui qu'on me donnerait quelques semaines plus tard, ce qui faisait passer dans l'œil de mon père une drôlerie qu'il ne m'expliquait pas. Cet homme-là était riche ; il fabriquait des papiers peints au bout de la rue, dans une grande manufacture, et employait trois cents ouvriers.
« Et un jour, dans une assemblée, il a dit qu'un ouvrier pouvait bien vivre avec quinze sous par jour. » Mon père posait le boîtier. « Quinze sous. L'hiver avait gelé jusqu'aux pierres, le pain coûtait un prix de famine, et lui, quinze sous. En deux jours, le Faubourg a flambé. La foule est montée vers sa maison, elle a tout jeté par les fenêtres, elle a mis le feu. Puis la troupe est venue, et la troupe a tiré. On a ramassé les morts dans notre rue, devant cette porte. On n'a jamais su combien. » Il avait alors une phrase qu'il disait toujours plus bas, presque pour lui : « On ne compte pas les pauvres. »
Il se taisait un instant. Dehors, le froid faisait craquer le bois des volets.
« Tu vois, mon garçon, la Révolution, les gens croient qu'elle a commencé à la Bastille. Pour nous, elle avait déjà commencé là, devant notre porte, et elle sentait déjà la poudre. J'avais vu ça de mes yeux, à trois mois de devenir ton père. » Et là, sa voix baissait encore. « Cette nuit-là, je me suis demandé quelle sorte de monde c'était, pour y faire naître un enfant. »
C'était l'instant où il s'arrêtait toujours. Et c'était l'instant où, chaque fois, je redemandais : et après ? Et la naissance ? Alors il y venait.
Cette question — quelle sorte de monde —, ma mère se l'était posée aussi, mais autrement. Elle s'appelait Marie. Elle avait déjà mis au monde deux enfants que la terre avait repris avant leur premier mot, et elle abordait celui-ci sans illusion. Mon père me rapporta, des années après, le seul mot qu'elle eût dit là-dessus, un soir, en se tenant le ventre près du feu. Elle n'avait pas peur de mourir, disait-elle — elle connaissait trop cette peur-là pour qu'elle la remue encore. C'était une autre peur, plus sourde.
« À quoi bon faire naître un enfant dans un monde qui se défait ? »
Mon père m'avoua qu'il n'avait pas su répondre. On ne répond pas à cela, me dit-il. On se tait, et on attend que l'enfant vienne.
Je vins au monde le 14 juillet 1789.
De cette journée mon père m'a tant parlé, les mêmes mots dans le même ordre, que la chambre a fini par exister pour moi, et que je crois parfois m'en souvenir — alors que je sais bien qu'un homme ne se rappelle pas sa propre naissance. Ce que je vais en dire, je le tiens de lui. Mais je le tiens si bien qu'il m'appartient.
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