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Je fus
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Le roman britannique est en préparation. En voici l'ouverture — une page, puis les toutes premières pages.

JE FUS LE ROI · L'OUVERTURE

Car le monde, cet hiver-là, ne tenait plus.

Je l’avais entendu dire, d’abord, comme on entend les choses des grands : par-dessus la tête, sans en comprendre le poids. Les hommes parlaient le soir, autour du feu, et leurs voix baissaient quand ils prononçaient le nom des Danois. Puis un homme était venu, un soir de gel, le manteau raide de boue, et il avait mangé sans rien dire avant de parler, et quand il avait parlé toute la halle s’était tue. Chippenham était tombé. Les païens y avaient surpris le roi au cœur de l’hiver, à la douzième nuit, quand nul ne fait la guerre, quand on est entre les murs à boire la bière de l’année. Le roi s’était enfui. On disait qu’il était dans les marais, du côté des eaux et des roseaux, avec une poignée d’hommes, et que le Wessex — le dernier royaume anglais à n’avoir pas plié — pouvait finir avant le printemps.

Je ne savais pas bien ce qu’était un roi. Je savais que c’était l’homme qui donnait l’or et l’anneau, celui à qui les autres hommes juraient, celui dont le nom courait plus loin que lui-même. Mais un roi dans un marais, un roi qui fuit, cela ne tenait pas dans ma tête ; c’était comme d’apprendre que le feu pouvait avoir froid. Les grands, eux, comprenaient. Je le voyais à leurs mains. L’aîné de la maison s’était mis à dormir avec le seax contre lui, la lame qu’il graissait chaque soir et qui ne servait d’ordinaire qu’à dépecer. La nuit, on barrait la porte qu’on ne barrait jamais. Et ma mère filait plus tard dans le noir, à la seule lampe de graisse, comme si le fil qu’elle tirait pouvait, en s’allongeant, repousser quelque chose.

Les jours raccourcirent, ou il me le sembla, et la maison se referma sur elle-même comme une main qui se ferme. On ne laissa plus sortir les bêtes que de jour, et sous garde ; on rentra le peu d’orge qui restait au plus près du foyer, comme on serre un trésor. Et l’on compta. Je n’avais jamais vu compter ainsi — les sacs, les jambons pendus aux solives, les mesures de sel — chaque soir, à voix basse, comme une prière qu’on aurait eu peur d’achever. Deux hommes manquaient déjà, partis on ne savait où, vers le roi peut-être, ou vers la mort, et leur absence pesait plus lourd que leur présence n’avait jamais pesé. La nuit, je m’éveillais au moindre bruit du dehors, le cœur cognant ; je tendais l’oreille ; et ce n’était que le vent, ou un chien, ou la glace qui craquait sur la mare. Alors je me rendormais en écoutant respirer les autres autour de moi, comptant les vivants comme on avait compté l’orge.

La scène ne fait que commencer. Le roman paraîtra bientôt — onze siècles, une seule voix.

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