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Texte intégral
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On m’a raconté la nuit de ma naissance tant de fois que je crois l’avoir vue. Ce n’est pas vrai. Un enfant qui vient au monde ne voit rien ; il crie, on l’essuie, on le pose contre une poitrine, et le reste appartient à ceux qui étaient debout cette nuit-là. Mais mon père racontait cette nuit comme d’autres lisent l’Écriture, toujours les mêmes mots dans le même ordre, et à force de l’entendre j’ai fini par la porter en moi comme un souvenir qui ne serait pas le mien.
C’était la nuit du quatre au cinq juillet 1776. À Philadelphie, dans une ruelle qui donnait sur Market Street, à quelques pâtés de maisons de la State House, mon père tirait des feuilles sur sa presse jusqu’au matin.
Il s’appelait Elias Reed. Il était imprimeur.
Voici comment il le racontait.
La chaleur, d’abord. Un mois de juillet qui collait la chemise au dos, l’air épais comme de la mélasse, les fenêtres ouvertes sur une ville qui ne dormait pas. Dehors, des torches. Des cris, des chants, parfois un coup de feu tiré en l’air pour la joie. On avait voté quelque chose, deux jours plus tôt ; on avait signé quelque chose, l’avant-veille ; et maintenant il fallait que cela existe sur le papier, qu’on puisse le tenir, le lire, le clouer aux portes des tavernes et le lire encore.
Mon père composait à la casse. Je connais ce geste mieux que mon propre visage, car c’est le premier qu’il m’a enseigné et le dernier que je lui ai vu faire. Devant lui, deux grands plateaux inclinés, divisés en cassetins — le haut de casse pour les capitales, le bas de casse pour les minuscules, chaque case avec sa lettre, chaque lettre un petit bloc de plomb gros comme l’ongle. La main droite plonge, prend un caractère sans regarder, le pose dans le composteur que tient la main gauche. Encore un. Encore un. Lettre après lettre, mot après mot — mais à l’envers. Tout à l’envers. Les lettres couchées sur le dos, le miroir du monde, illisibles pour quiconque ne connaît pas le métier. On lit le plomb la tête en bas et de droite à gauche, et l’œil apprend cela comme la main apprend à boutonner une chemise dans le noir.
Cette nuit-là, ce que ses doigts composaient à l’envers, c’étaient les mots d’un homme de Virginie nommé Jefferson, polis par quelques autres, votés par le Congrès.
Mon père disait qu’il y avait une phrase qu’il avait dû relire trois fois dans le plomb avant d’y croire. Une phrase qui disait que tous les hommes sont créés égaux — « all men are created equal » — et qu’ils tiennent de leur Créateur certains droits inaliénables, parmi lesquels la vie, la liberté, et la poursuite du bonheur.
Il l’avait tenue à l’envers entre ses doigts avant que le monde la lise à l’endroit. Voilà ce qu’il aimait dire. Je l’ai eue dans la main avant qu’elle soit vraie.
Puis venait l’encre. On la mélangeait dans un bac : du noir de fumée, gras et profond, qu’on broyait dans de l’huile de lin bouillie jusqu’à obtenir une pâte luisante, lourde, qui sentait le suif et la chose brûlée. On l’étalait sur la forme de plomb avec deux tampons de cuir bourrés de laine — les balles à encrer — qu’on roulait l’un sur l’autre puis qu’on appliquait deux fois, trois fois, sur les caractères assemblés. Les doigts noircissaient. Ils ne se décrassaient jamais tout à fait ; un imprimeur reconnaît un autre imprimeur à ses ongles.
Et puis la presse. Une presse à bras, du bois et du fer, plus vieille que mon père. On posait la feuille humide sur le tympan, on rabattait la frisquette pour protéger les marges, on faisait coulisser le tout sous la platine, et on tirait la barre. Un grand effort des épaules et des reins. La vis mordait, le plomb pressait le papier, et quand on relevait la barre et qu’on retirait la feuille — kreek-crac, ce bruit, ce battement régulier comme un pouls que j’entendrais toute mon enfance à travers le plancher — la phrase était là. À l’endroit. Noire et nette sur le papier chiffon.
Mon père tenait la première feuille à bout de bras, à deux doigts, par un coin, pour ne pas baver l’encre encore fraîche, et il la lisait à voix haute pendant qu’elle séchait.
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